Extraits de textes Guignol Band

Le faiseur de monstres

Brockau :

Démerde-toi. Du neuf. Ils ont pas toujours dit ça, ces enculés. Fallait les entendre dire que tout ce qu’on leur montrait c’était ignoble, dégueulasse, que le type qui fabriquait tout ça il méritait la peine de mort ! « Quelle horreur, quelle dégoûtation, quelle saloperie, quelle perversion, quelle monstruosité, quel scandale, dégueulasse, saletés, monstre ! » Tout. Je sais, je sais, j’ai l’habitude…c’est ma musique ! je fais chier tout le monde. Et si c’était ça l’avenir de l’homme. Qu’est ce que vous diriez ? Si demain l’on découvre que fabriquer du vivant c’est le progrès véritable de la médecine et de toutes les sciences modernes. « C’est l’infamie ! En prison ! Rendez-nous le pognon ! Dégueulasse ! Saligauds ! Ah que ça va mal ! Séance horrible ! « Fumier ! Ordure ! Nécrophage ! Profiteur des misères de la Nature ! » Et puis ça se tasse…tout le monde s’y fait!…et tout s’arrange… A la prochaine. Chaque fois c’est le même pataquès. Ca vocifère et puis ça se calme. Ils aiment jamais ce qu’on leur présente. Ca leur fait mal ! .. Oh là youyouye !… ou c’est trop horrible !… ça les fait vomir ! Ca fait trop peur à leur petite amie !… Toujours quelque chose… C’est jamais ça ! et puis d’un coup ils en raffolent ! … Allez-y voir ! Retournez-vous le sang ! C’est tout caprices ! Je lui ai dit moi au patron qu’il fallait attendre quelles bonnes années avant que ça se calme… que chacun aie dit son fort mot, éjecté sa bile, bien propagé sa petite connerie, dégorgé… Puis le silence… et cent, et deux cents et des milliers se pressent pour venir voir la galerie des phénomènes ! Ils se battraient pour un billet… tueraient leur mère pour avoir l’argent… Tout le ban, le fin fond de la lie, au sacré complet, ouvriers, secrétaires, pdgs, rombiers et rombières, bourgeois, gratte-cul, pisse-merdeux, fachos, crâne de vieux, consommateurs effrayés, enfants vicieux, gauchos terreux, artistes prétendus et minables, pervers, politicards merdoyants, tous là, hagards, furieux, déconnante l’écume ! Et puis ça se tasse. Ainsi les choses… Quand ce sera fini, ~ nous fera un beau lion de mer…un monstre marin capturé dans les mers polaires, comme dit le patron… Nous en avons déjà un, celui annoncé à l’extérieur, ça nous fera la paire. C’est un chien. Seulement voilà…c’est pas le tout de prendre un chien, il y a la manière de le transformer.. ~ La bestiole gigote. Il souffre… C’est forcé ! Il faut d’abord lui arracher la queue au ras du dos… Puis, lui enlever les oreilles…ça c’est le plus facile… Ensuite, une par une, il faut lui faire disparaître les quatre pattes sans qu’elles laissent des traces…ça c’est le plus délicat… trop souvent la gangrène s’en mêle… C’est pour ça qu’il vaut mieux couper qu’arracher. Au début, ça soulève le cœur. mais on s’y fait… on s’y fait même très bien. Regardez si c’est pas marrant. Il pique le paquet. On dirait qu’il reçoit une décharge électrique. et aie donc ! ce que la douleur peut rendre comique… et hop un petit coup de pointe ! et aïe donc ! Je les entends encore… « C’est ignoble ! à vomir ! » Je les voyais venir… « Vous profitez du sadisme d’aujourd’hui, du public qui ne s’intéresse qu’aux saloperies !  » Saloperies… tu parles… du grand art La Galerie des Phénomènes : Faut travailler ! Corps et âme ! Essayez donc ! Chie pas juste qui veut ! Ca serait trop commode ! Puisque le public aime ça, il n’y a qu’à lui en donner ! C’est pas plus dégueulasse que la vivisection… C’est quand je travaillais à la morgue que j’ai pris goQt à la chose. Ah on s’en payait avec le médecin légiste… C’est nerveux un mort. Surtout, faut pas qu’il aboie. Alors, je sectionne les cordes vocales, comme ça impossible de gueuler et de se faire entendre des voisins ou des flics. Y a toujours des cons pour vous foutre la S.P.A. sur le dos. Ce qu’il y a c’est quand on croit avoir réussi que tout est raté…Ca crève comme des mouches. J’ai perdu dix chiens pour avoir un monstre marin. C’est qu’au onzième que ça m’a réussi. Les ours qui dansent… Ca c’est plus facile. Pour les faire remuer ces gros lards, y en a qui les mettent sur des plaques d’acier chauffées. Alors ils gigotent, parce qu’il se grillent les abattis. Mais ça marche pas. Le public pige vite le truc. Moi je leur plante un bon clou dans chaque patte de derrière. Alors ça s’enfonce, vous comprenez. Ah ! faut les voir s’ils dansent le hip-hop les frères ! ha ! ha ! ha ! C’est pas grand chose mais il faut le trouver ce clou ! ha ! ha ! ha ! C’est les mômes qui se poilent le plus ! Pour les mômes, j’ai un truc inouï. C’est le canard derviche. Ce que ça les fait rire ces anges. Imagine le canard, tourne, tourne, tourne sur lui même sans jamais s’arrêter. On l’appelle aussi la toupie vivante. Faut que je le finisse et c’est délicat. Il faut arriver à vider peu à peu, progressivement le cervelet par les trous du bec, sans le faire mourir évidemment, juste assez pour le rendre furieux. C’est pas plus difficile que le foie gras mais faut la patience. Ben oui. Le foie gras 4 s’agit pas que de le bouffer, faut le faire. Faut attacher la bête, lui crever les yeux, le gaver à en crever, lui bourrer le bec avec de la nourriture jusqu’à la paralysie. Ca les dégoûte mais ils en mangent quand même. Faut que je vous avoue, mon grand père, Auguste Pernevier par son nom, qu’en faisait lui du foie gras, qu’était même professeur pour ça au lycée agricole… Il savait lui les gaver, les aveugler… clac ! d’un coup de pic pour la nuit éternelle… bien saucissonnés du bec et même des pattes, parce qu’il avait le progrès pour lui… il s’y entendait dans ces choses là et les pattes attachées, on mange mieux. C’est dire si je la connais la bestiole ! Si j’ai l’inclination innée ! J’ai récupéré toutes ses notes… C’est mon ancêtre ! Ah ! Je m’en ferais crever ! Mon grand père Auguste est d’avis. Il me le dit de là haut, il me l’insuffle, du ciel au fond… « Enfant, pas de quartier!… » Il sait ce qu’il faut pour que ça tourne. Je fais tourner ! La taupe d’Australie : un lapin. Un simple lapin que je suis réussi à écorcher du bout du bout du museau jusqu’à la pointe de la queue, sans le crever en le dépouillant chaque jour de quelques millimètres de sa peau. Quelle patience, hein ? Mais là combien j’en ai perdu avant d’arriver à un résultat correct. Je sais pas… vingt, trente.. Je sais plus.. Le mouton à trois pattes, le chat à deux queues, les poules sans plumes… Pour moi c’est l’enfance de l’art hein ? Seulement, c’est pas tout de le faire, il y a la conception. Tiens l’éléphant nouveau-né, suffit de prendre un rat et de lui greffer la queue au bout du museau. Ah ! je suis intransigeant farouche ! travailleur ! important ça ! Voilà comme je suis ! L’émoi c’est tout dans la vie ! Faut savoir en profiter ! L’émoi c’est tout dans la vie ! Quand on est mort c’est fini ! Emouvez vous ! Emouvez vous bon dieu ! Ratata ! Sautez ! Vibrochez ! Eclatez dans vos carapaces ! Fouillez vos crabes ! Eventrez ! Trouvez le palpitant non de foutre ! La fête est là ! Enfin ! Quelque chose ! Réveil ! Allez Salut ! Robots la crotte ! Merde ! Transplantez ou c’est la mort !

 

Le Dialysé

Entre un homme. Il défait sa braguette et urine dans un seau.

Avant, ça : impossible. Trois fois par semaine pendant des heures à se faire pomper le rein par une saloperie de machine. Des années que j’attends ça : PISSER. pisser peinard, à l’aise, à la maison, contre un arbre, en sortant du bistrot, dans la mer, à la piscine, dans le bain, au lit tiens, peut-être pour la nouvelle année…bien bourré. Aux chiottes et sans tuyau. Avec un vrai de tuyau, qui fonctionne le jour et la nuit, n’importe où, n’importe quand. Personne peut se rendre compte combien c’est bon de pisser. Avant moi aussi, je n’y prêté pas attention. Mais depuis cinq ans que j’étais sous dialyse, j’ai compris ce que j’avais perdu et que je croyais jamais pouvoir refaire : PISSER. Pisser comme un homme. Quand le docteur est venu me dire que ça y était…qu’on pouvait me mettre des reins tout neuf… D’abord, je dois bien le dire, j’ai eu peur… forcément l’opération tout ça, le rejet possible, l’angoisse que ça rate, que le donneur il ne soit pas fiable… Ca me faisait une boule là sous l’estomac. Mais ils sont bien les toubibs : mon docteur, i1 l’a senti et il a su me rassurer. Il m’a expliqué que j’avais de la chance, que les examens étaient excellents, que tout se passerait bien et qu’après je serais un homme nouveau…enfin comme avant. Maintenant, ça y est. Je pisse. Normal. A l’aise. Mes reins, j’ai pas le droit de savoir d’où ils viennent. Je m’en fous. Finalement c’est un peu comme si on m’avait changer les bougies ou la batterie. Et hop ! le moteur repart ! Ca carbure ! C’est bien le progrès… Aider les autres quand on est mort… C’est bien… Le type, je peux pas lui dire merci. Au début ça m’a chagriné. Et puis j’ai dit… lui, là où il est, ses reins, il s’en fout. Après, ils m’ont donné une carte de donneur d’organes. C’est comme je veux. Si je signe et que j’ai la carte sur moi en passant sous une bagnole, ils pourront prélever tout ce qu’ils veulent… pour un autre, un vivant qui veut rester vivant… ou pisser… simplement pisser. Moi, je signe. Je trouve ça très bien la greffe. Si la camarde m’attrape, ils prendront ce qu’ils voudront… pour les reins, je sais pas, j’ai signé que pour mes organes.