Presse Médée

SUD-OUEST. 15 FEVRIER 2006

SPECTACLE. Matthieu Boisset et la compagnie Dies Irae présentent  » Médée-Concert « , une version rock’n’roll de la pièce de Sénèque. A voir jusqu’à samedi à Bordeaux.

Médée : trash est dit

Le pari était périlleux. Il est relevé haut la main et haut les cœurs. La rencontre entre Sénèque, les Kills et la comédienne Christine Monlezun est une réussite. Plus clairement, cette Médée, mise en scène par Matthieu Boisset, a une sacrée allure. S’il portait ce projet depuis de nombreuses années, il l’avait enfoui depuis longtemps aussi. Et c’est sous l’impulsion de Christine Monlezun qu’une nouvelle Médée a pu renaître. Sous la forme d’un concert où les mots de Sénèque sont déclamés au rythme d’une transe hypnotique, portés par les pulsations d’une musique écorchée, d’un romantisme trash. Un moment de rock’n’roll flamboyant, voire de punk ( » no future « ) et de poésie romantique. Car quel avenir quand on tue son propre devenir, l’extension de soi, ses enfants ? La célèbre formule punk va finalement bien à Médée.Mais pourquoi ce choix de la musique ?  » Ce qui m’intéresse, ce que je recherche dans le théâtre, c’est une dynamique scénique et spectaculaire, explique Matthieu Boisset. Il y a toujours de la musique dans mes pièces. Après avoir pensé à des percussions, à quelque chose d’un peu oriental mais qui finalement ne me convenait que moyennement, je me suis tourné forcément vers ce que j’aime, c’est-à-dire le rock. « 

Lou Reed ou PJ Harvey.  » Médée-Concert « , c’est violent et sublime, sans lourdeur ni facilité triviale. Rien d’artificiel ici, car tout est totalement assumé. Les comédiens, le metteur en scène comme le musicien (Benjamin Ducroq) et le créateur lumière (Pierre Martigne) se sont investis totalement pour créer un très bel objet artistique, d’une grande intensité dramatique, où la scénographie est là pour  » dire  » la tragédie tout autant que les mots. Micro à la main et corps sous tension, secoués de spasmes de douleurs ou orgasmiques, ils crient leurs souffrances. Médée n’est plus qu’un abîme de ces souffrances, la voix rauque et le corps tendu à l’extrême, tout comme Jason (David Kammenos), pantalon de cuir et yeux fous devant le geste monstrueux de la mère de ses enfants. Une esthétique rock pour une pièce incendiaire, un croisement où la musique des années 70 comme les groupes de la nouvelle génération rejoignent l’affrontement chaotique des personnages. Lou Reed, Patti Smith ou PJ Harvey et The Kills, la noirceur est la même. La traduction de Michel Boisset, père de Matthieu et professeur de lettres classiques, est pour beaucoup dans le rythme et le ton de cette nouvelle Médée. Les chœurs antiques, recentrés en monologues ou en dialogues pour un ton très contemporain, retrouvent cependant la  » furor  » originelle.

Céline Musseau