Médée, point de vue sur le spectacle

MEDEE-CONCERT

points de vue sur le spectacle

J’ai envie de vous dire ce que j’ai ressenti en assistant à la répétition générale de Médée-concert d’hier soir. La première chose, c’est que le pari est tenu. Le risque était grand que ce projet de monter Médée dans un univers de concert rock. Cela pouvait friser la fausse bonne idée. Le cliché n’était pas loin, et le rapprochement pouvait être artificiel. Il n’en est rien. La proposition se tient de bout en bout, et si les postures attendues sont là, elles sont immédiatement distanciées par le texte, l’engagement des interprètes, le choix de la bande son, la pertinence de la scénographie et des éclairages. Cela donne un spectacle tout à fait singulier, qui n’est ni réellement une représentation théâtrale, ni vraiment un concert de rock. On ne peut non plus le qualifier de théâtre musical, c’est une sorte d’objet hybride, oscillant entre la nostalgie du rock des années 70 et la violence extrême du texte de Sénèque. La batterie, seul instrument sur scène, est un élément dramatique à part entière, en ce qu’elle donne à l’ensemble sa pulsation et son tempo, qui est loin d’être monolithique, mais joue sur les mouvements, les alternances, les tensions. Bref, et ce n’est pas parce que nous l’avons programmé, je suis heureux de voir ce travail, porté depuis des années par Matthieu Boisset et son équipe, aboutir et exister aussi bellement, aussi fortement. Ces quelques lignes vous donneront peut-être envie de venir le voir. C’est au TNT jusqu’à samedi, tous les soirs à 20h30. Et, pour ceux d’entre vous qui ont des responsabilités de programmation, n’hésitez pas. C’est un travail singulier et exigeant, qui mérite d’être montré.

Eric Chevance, directeur, TNT-manufacture de chaussures – Bordeaux – février 2006.

 

Je suis allée voir Médée-concert hier au soir, j’avoue que j’avais quelque crainte à partager ce personnage qui m’importe tant, surtout après avoir vu Médée-Matériau (interprété par Valérie Dreville) qui m’a inspiré une intervention sur Le féminin et le lien social lors d’un colloque de psychanalyse en juin dernier. Eh bien je peux vous dire que ma crainte est tombée et je vous félicite : j’ai trouvé que c’était un très beau travail de mise en scène (avec des trouvailles précisément) ainsi que d’interprétation, ce qui me plaît dans ce personnage c’est la radicalité de son désir, je trouve que l’actrice a bien su la donner, j’ai bien aimé ce Jason là avec ses faiblesses (mais pas trop) et son humanité. Je me permettrai un reproche : celui du niveau sonore qui dérangeait les tympans (les oreilles de psychanalyste ne sont pas habitués à une telle intensité) et faisait perdre du texte. J’ai vu partir des gens, dommage pour eux de n’avoir pas vu la suite ! Si je suis entièrement d’accord avec ce que vous dites de la liberté de Médée, je suis plus réservée sur l’acte de vengeance, je veux dire qu’elle ne m’apparaît pas comme une vengeresse forcenée, c’est à mon avis autre chose qui l’anime…mais nous pourrons éventuellement en parler si cela vous intéresse, d’autant que j’aurais d’autres questions.
Bon courage pour la suite, à vous et à votre compagnie.

Claudine Casanova, psychanalyste – Bordeaux – février 2006.

 

La proposition de Matthieu Boisset était effectivement très intéressante, touffue, assez déconcertante. Le spectacle joue constamment sur le fil et parvient à maintenir cette création hybride quelque part entre théâtre et concert, en évitant l’écueil de la comédie musicale ou de l’illustration textuelle. Bien que très présent, on se détache assez vite du texte pour adhérer à la scansion, à l’hommage à la mythologie du rock (les ombres de Cantat et Patti Smith nous accompagnent tout au long du spectacle), à la création lumières (magnifique), aux diverses ruptures de rythme qui échelonnent la tension. Sans oublier la création musicale de Benjamin Ducroq, quelquefois un peu trop présente peut-être, mais qui donne de bons coups de sang. L’ensemble donne à voir un OVNI comme on aime en voir chez vous, qui interroge comme toujours les liens entre disciplines pour mieux les brouiller et les assembler en de nouvelles formes d’expressions.

Xavier Queyron, GLOB Théâtre – Bordeaux – février 2006.

 

Le parti pris adopté par Mathieu Boisset pour ce Médée-concert est à la fois très efficace, extrêmement clair et lisible du point de vue du spectateur, et d’une grande complexité à débrouiller par les mots. On va s’y essayer tout de même, en tentant de le décrire au plus simple : ce que nous voyons sur scène, ce sont des comédiens qui  » disent  » le texte de Sénèque (dans une traduction elle-même limpide et forte de Michel Boisset), accompagnés d’un percussionniste-DJ. Ces comédiens sont ainsi, d’une certaine manière, des musiciens, puisque leur dire se déploie en interaction avec un  » fond  » musical et rythmique, et par le truchement d’une amplification électro-acoustique. Mais ces musiciens-comédiens, très manifestement aussi,  » jouent  » les musiciens, c’est-à-dire que le travail corporel qu’ils ont effectué sous la direction de Matthieu Boisset a, c’est visible, c’est même ostensible, consisté à retrouver les postures, les techniques et les gestuelles qu’on trouve d’habitude chez les chanteurs de musiques populaires, rock’n’roll, reggae, hip-hop et apparentés : rapport frontal au public, qui est pris en compte en tant que tel mais souvent  » absenté  » par la concentration de l’artiste sur son dire (yeux mi-clos, regard perdu au-delà de la foule) ; présence du micro revendiqué comme instrument scénique à part entière (avec ou sans le pied, il est là, on s’y accroche, on le lève au dessus de la ligne du regard, ou au contraire on se penche, on se recroqueville sur lui) ; insistance sur les effets de la sonorisation (souffle du comédien amplifié, palette sonore du murmure au cri,  » bruits  » parasites du micro etc.) ;  » vibrations  » à l’unisson du corps habité par sa profération : jambes écartées, mains tendues, contorsions diverses autour du micro, corps qui se dresse, s’effondre, se roule par terre etc. Ces  » fondamentaux  » du concert rock ne sont pas mimés ou singés, ceci est très important : on voit qu’ils ont été travaillés en tant que tel, comme  » direction d’acteur « , et ils fonctionnent donc dans la représentation comme l’outil dont dispose le comédien pour  » habiter  » le texte. Ils sont la caisse de résonance de sa violence, de ses dérélictions, des méandres de la tragédie en train de se donner à entendre devant nos yeux. C’est là, à mon sens, que le travail de Matthieu Boisset, ce raccourci fulgurant entre le dire tragique et la  » posture  » du chanteur de rock habité par sa position, trouve et donne à voir, par ses propres moyens, quelque chose qui touche à l’essence des deux  » genres  » dont il part . Ce qui est proféré, ce qui se dit, c’est la tragédie en elle-même : le texte. Ce qui est montré, ce qui se donne à voir, c’est le déploiement de la parole tragique, dans ce qu’elle fait non pas aux personnages, mais aux corps qui sont censés la  » faire passer « . Et ce que nous dit le spectacle, en acte, ce qu’il nous montre et ce que nous comprenons dans le même temps, c’est tout d’abord que la posture de la déclamation tragique, non psychologique, non figurative au sens visuel, et pourtant créatrice d’un espace de représentation particulier, que cette déclamation tragique est encore possible aujourd’hui (sans qu’on soit obligé de la forcer dans une austérité asséchante). Ce qu’il nous dit ensuite, c’est que la position d’énonciation du chanteur de rock a quelque chose à voir avec la déclamation tragique – c’est même de ce voisinage dont Matthieu Boisset s’est servi pour nous rendre, raccourci génial, la parole tragique vivante. Raison pour laquelle Médée-concert rejoue, d’une certaine façon, la tragédie, mais réinterprète aussi tout un pan de la culture populaire des 60 dernières années, en faisant passer devant nos yeux, par le truchement de la langue de Sénèque, les images de Jim Morrisson, Janis Joplin, Patty Smith, Lou Reed ou Bertrand Cantat, chanteurs habités par leur dire (et, pour certains d’entre eux, par l’exhibition de leur dire), traversés par une parole poétique, par une rhétorique apparentée sans aucun doute à la langue tragique. Cette trouvaille a tout de même des conséquences assez alléchantes : elle nous annonce que la tragédie, dans son essence, est de nouveau à la portée de tous – à commencer par nous.

Vincent Poymiro, scénariste – Paris – mars 2006.