Extraits de textes Senex Blues

Extrait 1

L’ombre :
Je me tenais à quelques mètres de toi lorsque tu violais Beatrix. Je t’ai vu. Ton rire était terrifiant. Quand elle se réveillait, tu la faisais taire à coup de poing. Je ne sais pas si elle était morte de tous ces supplices quand tu l’as traînée jusqu’à la voiture mais j’ai vu ce que personne n’a vu. Pas même toi. Tu as installé le corps dans la voiture devant le volant.

L’homme :
j’ai bloqué l’accélérateur et déversé de l’essence à l’intérieur et sur le capot. Elle a commencé à rouler doucement puis à dévaler la pente de plus en plus vite. Le moteur a eu deux ou trois soubresauts puis la carcasse s’est emballée comme prise de folie.

L’ombre :
Moi aussi j’étais comme fou : je courais dans les bois le long de la route. Et j’ai vu. La portière s’est ouverte brusquement. Son corps a basculé vers l’extérieur, laissant pendre son buste. Sa tête a rebondi contre les pierres et… s’y brise. Ses cheveux restent accrochés aux ronces. Son visage est réduit en bouillie. Sous les chocs, sa beauté périt hachée de mille blessures. La voiture continue à rouler, traînant ce qui reste de son corps par la portière, des lambeaux moribonds, jusqu’à ce que son corps soit arrêté par une souche, un tronc calciné qui se plante en plein dans l’aine. Une poignée d’hommes s’est répandue dans la campagne, ils ont suivi la route ensanglantée; déjà des chiens s’étaient approchés de la carcasse en flammes ; ils reniflaient les restes de chairs brûlées ou léchaient les flaques de sang. Personne n’a pu retrouver son cadavre.

L’homme :
Je sais. C’est pour ça que je suis revenu.

L’ombre :
Pourquoi ? Tout le monde a dit qu’elle avait dû brûler dans l’accident.

L’homme :
La voiture n’était pas entièrement brûlée; son corps a été déplacé sinon on l’aurait retrouvé. Une fois ma fureur passée, j suis allé à la voiture et j’ai vu des traces sur le sol comme si on avait traîné un corps. Je suis persuadé que quelqu’un l’a sorti de la carcasse.

L’ombre :
Pourquoi cela t’intéresse-t-il tant ? Que t’importe ce qu’est devenu son cadavre après ce que tu lui as fait subir ?

L’homme :
Il me le faut. Il faut que je m’occupe de ses cendres.

L’ombre :
Tu es complètement dingue. Il est impossible que tu la retrouves.

L’homme :
Ni eux. ni toi ne m’empêcheront de la retrouver. Je pourrais reconnaître son crâne entre mille.

 

Extrait 2

L’homme :
Si tu veux me sacrifier comme une bête, je t’offre ma nuque. Frappe ! J’attends. Tout est prêt pour le meurtre. Oui mon espoir se réalise quand le sang et la douleur achèvent mes désirs.

L’ombre :
Mais comment te vaincre toi ? Comment être plus fort et plus cruel que toi. L’un de nous deux doit mourir. C’est l’enjeu de notre duel.

L’homme :
Mets cet enjeu entre nous.

L’ombre :
Non. Je ne peux pas.

L’homme :
Alors accorde-moi la mort.

L’ombre :
Je te l’accorderais si tu l’as refusée.

Elle place finalement le crâne entre eux.

L’ombre :
Qu’y-a-t-il de pire que la mort ?

L’homme :
Il y a la vie quand on aspire à la perdre.

L’ombre le poignarde. Il meurt très doucement.

L’ombre :
Il était écrit que je fusse loyal au cauchemar de mon choix.

Musique. Blues de Muddy Waters : Diamonds at yours feets.
On entend une porte qui se ferme. La musique s’amplifie rapidement.